Polémique : Faut-il vraiment combattre Shein Grenoble ?
Le géant chinois Shein vient d'ouvrir un magasin en plein centre-ville de Grenoble, dans les anciennes Galeries Lafayette.
Quelques mois après le scandale des poupées fillettes réalistes pour pédophiles vendues sur le site internet de Shein, l'ouverture d'une antenne grenobloise suscite de vives réactions. Pour autant, faut-il vraiment lutter contre Shein Grenoble ?
Après la polémique Fallait-il sauver l'usine Vencorex ?, ici Grenoble vous propose une nouvelle bataille argumentaire cinglante entre Marcus, un syndicaliste révolutionnaire grenoblois, et Sasha, qui se définit comme militante écologiste radicale. L'échange est anonyme, pour ne mettre en avant que les arguments.
Attention, les propos de Marcus et de Sasha n'engagent pas l'ensemble des syndicalistes révolutionnaires, ni tout le mouvement écologiste radical. Il s'agit d'avis personnels.
Selon vous, qui a raison ?
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ici Grenoble : Sasha et Marcus, nous vous proposons d'échanger publiquement sur Shein Grenoble. Seule règle : pas d'insultes. Commençons par Sasha : pourquoi la lutte contre Shein Grenoble te semble fondamentale ?
Sasha : C'est évident. Face à l'emballement climatique, nous avons besoin de sobriété. Shein, c'est l'emballement consumériste. Plus de 5 000 nouveaux vêtements par jour. Des fringues de très mauvaise qualité, portés quelques fois avant d'être jetés. Des livraisons par avion. Des conditions de travail épouvantables. Cette folie capitaliste, il faut la stopper. Dans notre ville, on sent que le vent se lève. La pétition contre l'ouverture de Shein Grenoble frôle les 10 000 signatures !
Marcus : Oui, mais Shein, c'est aussi plus de 100 000 comptes dans l'agglomération grenobloise. C'est un succès énorme, en particulier chez les personnes à faible revenu. C'est ce qui me pose problème : s'opposer à Shein, c'est s'opposer aux classes populaires. C'est l'écologie contre le peuple, une fois de plus.
Sasha : L'écologie contre le peuple ?! Mais lutter contre Shein, c'est au contraire soutenir le prolétariat d'Asie ! C'est refuser que des personnes bossent pour quelques centimes d'euros par habits, dans des conditions de travail infernales ! Et je te signale qu'en France, Shein n'est pas réservé aux classes populaires. La clientèle est très diversifiée. Tout le monde consomme du Shein. Il y a pourtant plein d'alternatives pour s'habiller à petit prix. Les ressourceries par exemple.
Marcus : Les ressourceries... C'est tellement à côté de la plaque. Les gens ont besoin d'habits neufs et à la mode pour leur boulot, pour leurs relations sociales, pour se sentir bien. À quoi bon passer des heures à chercher un pantalon pas forcément à la mode ou pas exactement à la bonne taille chez Emmaüs, quand on peut acheter un pantalon neuf pour quelques euros ? On ne peut pas reprocher aux gens pauvres d'aller au plus simple. Des milliers de Grenoblois-es utilisent les ressourceries, et c'est cool. Mais des centaines de milliers consomment de la fast-fashion, ça se comprend.
Sasha : Mais il est là le problème ! Shein flingue les ressourceries ! Les prix sont tellement bas qu'ils tuent le marché de l'occasion et de la réparation.
Marcus : Ce que tu ne comprends pas, c'est que les pauvres ont besoin d'habits neufs et class ! Vous, les écolos, avec vos habits souvent dépenaillés, vous pensez que tout le monde pourrait s'habiller comme vous.
Sasha : Eh ! Oh ! Toi aussi tu n'es pas habillé super class !
Marcus : J'essaye d'être passe-partout, ni trop looké, ni trop bizarre. Ce que j'essaye de te dire, c'est que pour plein de salarié-e-s, c'est impossible de s'habiller en mode "ressourcerie". Tu ne vas pas au boulot avec un pantalon rapiécé.
Sasha : Pffff, c'est tellement caricatural. Il y a plein de métiers où on peut s'habiller simplement. De toute façon, le problème, c'est que ton discours est froid. Si tu réalisais l'enfer des ateliers bossant pour Shein, si tu visualisais le tsunami de microplastiques qui se déversent dans l'océan à cause des vêtements qui partent en miettes, tu ne parlerais pas comme ça. Il est là le problème central. Les gens ne réalisent pas l'ampleur de la catastrophe sociale, environnementale et climatique qui fonce sur nous. On vit une époque de déconnection du réel, de perte de sensibilité et d'empathie. Les coeurs sont arides.

Marcus : Tu parles comme si tout le monde avait le même niveau d'information. À force de côtoyer les milieux militants, tu penses que tout le monde sait. Mais sors de chez toi ! Plus de 30% des gens ne consultent aucun média. Une immense majorité ne choppe que quelques bribes d'infos superficielles de ci de là sur les réseaux sociaux, au milieu d'un magma de pubs et de divertissements. Très peu de gens sont au courant des coulisses de Shein.
Sasha : Et justement, c'est notre boulot d'informer la population !
Marcus : Mais c'est infini ! Tu pourrais aussi manifester devant les supermarchés low-cost, devant les magasins de smartphones plein de coltan, devant les stations-service. À chaque fois, ce sera de l'écologie contre les classes populaires. Tu élargiras encore un peu plus le fossé entre la France de la fin du monde et la France de la fin du mois. Alors que pour lutter contre le capitalisme, il faut fédérer. Moi je ne vais pas me battre pour culpabiliser des populations pauvres et désinformées à la recherche de vêtements à petit prix. Je veux me battre contre le système politique et économique qui permet l'existence de Shein.
Sasha : Mais justement, c'est ce qu'on fait !
Marcus : Non, je pense que lutter contre Shein Grenoble, c'est trop tard, et c'est dérisoire. Le soutien des classes populaires est trop fort. Il faut concentrer nos forces sur ce qui défend directement les intérêts des pauvres et des opprimé-e-s. Les luttes pour le droit au logement. Contre la réforme des retraites. Pour la hausse des salaires. Contre les fermetures d'usine. Tout ce qui peut permettre de créer un puissant mouvement social. C'est la seule manière de bloquer le rouleau compresseur capitaliste. Pour gagner, nous avons besoin d'une grande grève générale qui oblige le patronat à faire des concessions.
Sasha : Un puissant mouvement social pour quoi ? Pour plus de pouvoir d'achat ? Pour consommer encore plus de Shein, et que tout continue comme avant ? Tu parles comme un militant communiste des années 60. Si on ne change pas la vision consumériste et productiviste de la société, à quoi bon se battre pour faire perdurer le système ? Je préfère utiliser mon énergie pour combattre des projets mortifères et tenter de changer les mentalités. L'urgence, c'est de créer une société plus sobre, plus égalitaire, plus écologiste.
Marcus : Et moi je pense qu'ii faut attaquer le problème par la production, pas par la consommation. Il faut créer du mouvement social. C'est là que les mentalités peuvent changer. Dans les situations extra-ordinaires. Quand les gens s'interrogent, créent de nouveaux liens, s'informent différemment, prennent du recul sur le sens de leur vie. C'est beaucoup plus dur et rare quand chacun-e est dans son train-train. Il nous faut des grèves. C'est la première étape d'une révolution plus globale. Comme une brèche dans un mur. Une brèche qui pourrait tout changer.
Sasha : Eh oh ! Réveille-toi ! On n'est plus en 1960 ! Ta vision d'une France remplie de prolétaires pré-révolutionnaires, elle me semble complètement à côté de la plaque. La France est désormais au sommet de la pyramide capitaliste. Notre vrai prolétariat, celui qui produit notre nourriture et nos biens de consommation, il est en Asie et en Europe de l'Est. C'est lui qui remplit nos supermarchés de bouffe et d'objets à bas prix. Structurellement, la population française est devenue une privilégiée de la mondialisation. Nous faisons partie des classes dominantes de la Terre. C'est peut-être la raison profonde pour laquelle la France vote de plus en plus à droite. Et peut-être que vous, les syndicalistes, vous faites partie des gardiens de l'ordre capitaliste. Pour qu'au fond, rien ne change.
Marcus : N'importe quoi ! Moi aussi je veux changer la société !
Sasha : Avec ta vision marxiste, tu joues au petit stratège de la politique, comme si tu bougeais des pions sur un jeu de société. Moi je pense que beaucoup plus de gens sont au courant de la catastrophe capitaliste qu'on ne le pense, dans toutes les classes sociales. Pour moi, il y a deux camps : celles et ceux qui cautionnent le système, celles et ceux qui le combattent. Nous devons rallier un maximum de Grenoblois-es dans le camp de la rébellion.

Marcus : Ah, le grand délire des militant-e-s écologistes... Le mirage d'une population qui, soudain, touchée par la Grâce de la "prise de conscience", par un tract ou un clip bien fait, deviendrait sobre, mangerait bio et déserterait Shein. Il faut vraiment vivre dans une bulle petite-bourgeoise pour imaginer que ça va se passer comme ça. La sobriété, c'est très peu une question de choix individuel, c'est avant tout un mouvement sociologique et culturel. Quand on grandit dans un milieu où personne ne mange bio, quand dans son travail tout le monde s'habille en fast-fashion, quand depuis tout petit on fait les courses chaque samedi en grande surface, la question de la sobriété ne se pose pas. Et c'est justement pour ça que les militant-e-s de classe moyenne comme toi doivent se mêler aux milieux prolétaires, les soutenir, les écouter, partager du temps ensemble, tisser des alliances, ouvrir le champ des possibles.
Sasha : Contrairement à ce que tu crois, je côtois plein de gens de classes populaires. Beaucoup sont conscient-es de la catastrophe actuelle. Grâce au scandale des poupées pour pédophiles, Shein est devenu un symbole de la lutte contre la fast-fashion. C'est là qu'il faut taper le plus fort. Cette lutte peut prendre une ampleur inédite. Ouvrir les yeux de plein de gens.
Marcus : Écoute, j'irai à la manif contre l'inauguration de Shein Grenoble. Il y aura sans doute du monde ce jour-là, puis de moins en moins. Et au final, Shein va être un grand succès. Comme Primark. Comme Neyrpic.
Sasha : Et moi je pense que Shein Grenoble va être un flop. Et je ne serais même pas étonnée que tout parte en fumée.
Marcus : Comment ça ?!
Sasha : Tu veux que je te rappelle la liste des incendies politiques à Grenoble ? Le CCSTI en 2017. France Bleu Isère et la salle du conseil municipal en 2019. Plein d'antennes relais en 2020. Le pont de Brignoud en 2022. Shein est devenu le symbole du capitalisme immonde. Les symboles, ce sont des cibles idéales.
Marcus : Attends, tu souhaites que Shein se fasse cramer ?!
Sasha : Non, c'est beaucoup trop dangereux dans un centre-ville, au milieu des habitations. Ce serait criminel de mettre en danger la vie des riverain-e-s. Mais clairement, le ou les pyromanes de Grenoble ne semblaient pas avoir ces scrupules en brûlant France Bleu Isère. Donc j'espère que Shein ne ve pas cramer, mais je ne serais pas étonnée si ça arrive. Et à mon avis, la police s'y prépare.
Marcus : Le sabotage, c'est totalement contre-productif. Il y aura des perquisitions, encore plus de répression et d'espionnage des militant-e-s. Et puis tuer un tigre ne tue pas tous les tigres. Ce qu'il nous faut, c'est la masse des gens avec nous. Pour l'instant, la masse des gens, elle veut du capitalisme. Donc Shein va être un succès.
Sasha : Et moi je dis que de plus en plus de gens ne supportent plus ce système horrible. Beaucoup plus qu'on ne croit. Shein Grenoble va être un flop, et nous allons y contribuer.
ici Grenoble : Cher-e-s ami-e-s, on va s'arrêter là... Merci Sasha, merci Marcus d'avoir pris le temps d'exposer vos arguments. À bientôt pour une nouvelle polémique !
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POUR ALLER PLUS LOIN SUR SHEIN
- Une enquête de Reporterre : Plongée dans l’enfer des ateliers de Shein
- L'émission Complément d'enquête : Fringues et fric : Quand Shein relooke la France