Une victoire ? Soitec suspend son agrandissement

15/04/2024
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Le fabricant de semi-conducteurs Soitec vient d'annoncer la suspension de son projet d'agrandissement à Bernin. Deux usines devaient être construites sur 11 hectares de terres agricoles, pour alimenter le marché des voitures électriques. Ce projet estimé à plus de 600 milions d'euros n'est pas abandonné, mais suspendu jusqu'à nouvel ordre.

Quelques jours après la grande manifestation De l'eau pas des puces ! contre l'agrandissement des usines ST et Soitec, le collectif Stop Micro célèbre cette victoire. Mais est-ce réellement une victoire, ou juste du temps gagné ? La suspension annoncée par Soitec est-elle liée aux mobilisations contre ST Micro ?

Voici le communiqué de victoire de Stop Micro :

"Mercredi 10 avril 2024, la Commission Nationale du Débat Public (CNDP) mettait en ligne sur son site un courrier adressé aux garant·es missionné·es sur le projet d’extension de Soitec. On y apprend que :

 « Par courrier daté du 19 mars 2024, la société SOITEC nous a informé de la suspension de son projet d’extension sur la zone d’activité économique (ZAE) d’accueil à Bernin (Isère – 38). En conséquence, je vous informe que votre mission de garante et garant est également suspendue jusqu’à ce que le porteur de projet nous informe de la reprise de son projet. »

L’extension en question est un projet à 600 millions d’euros pour la construction de deux usines (Bernin 5 et Bernin 6) en deux phases successives d’ici cinq à dix ans, sur une surface de 8 hectares de terres agricoles (+3,2 autres hectares pour d’autres entreprises). L’entreprise avait informé la CNDP plus de trois semaines auparavant, le 19 mars.

Un projet industriel d’envergure suspendu dix jours avant une grande manifestation réclamant explicitement l’abandon des agrandissements de ST et Soitec ? Le doute n’est pas permis : c’est une victoire de STopMicro !

Retenons plusieurs points de cette suspension de projet :

1. Il est possible de se mobiliser contre le « leader mondial des matériaux semi-conducteurs innovants » et de le faire plier.

Si la lutte contre les méga-projets inutiles tourne souvent au défaitisme, et si se mobiliser contre des multinationales comme Soitec ou ST c’est souvent se sentir tel David contre Goliath, la lutte paye, et nous en avons aujourd’hui le témoignage avec l’aveu d’échec de Soitec.

La responsabilité de STopMicro et de la mobilisation menée depuis un an et demi dans cette suspension d’agrandissement est incontestable : la suspension annoncée par Soitec se fait deux semaines avant le grand week-end de mobilisation organisé contre les agrandissements de ST et Soitec, et l’annonce par la CNDP survient quant à elle au lendemain de notre communiqué public sur le projet d’agrandissement de Soitec. La coïncidence est peu crédible.

Il semble notamment difficile, et par ailleurs naïf, d’imputer cette suspension d’extension à la simple conjoncture, à l’instabilité du marché, quand on sait que ce projet d’agrandissement s’inscrivait dans le temps long, d’ici 5 à 10 ans. Si la conjoncture a assurément pu jouer un rôle, une annonce comme celle-ci répond évidemment à notre mobilisation.

Mettons-nous un instant à la place de la direction de Soitec : à quoi bon affronter une mise en lumière médiatique autour d’une concertation, d’une enquête publique et d’une mobilisation militante ? D’autant plus si on sait que niveau environnemental, l’entreprise n’est pas irréprochable… Quand ces préoccupations rencontrent une conjoncture économique peu favorable, il paraît rationnel de se faire petit, et de suspendre le projet.

Réjouissons-nous donc ! Nous avons suspendu un projet mortifère à plus de 600 millions d’euros, nous avons sauvé 11 hectares de terres agricoles de la bétonisation, nous avons freiné la dépendance économique toujours plus accrue de nos territoires à ces industries.

2. La CNDP a fait de la rétention d’information pour nous priver de cette victoire.

La Commission nationale du débat public (CNDP) porte mal son nom : il lui aura fallu plus de tois semaines pour qu’elle se décide à rendre publique cette information et, ôhasard, seulement une fois notre mobilisation passée. On ne voudrait pas sembler paranoïaques mais on a du mal à ne pas y voir une intention délibérée de nous priver de cette victoire, de nous empêcher de communiquer dessus et de nous en réjouir au moment où, justement, près de 2000 personnes venues des quatre coins de la France se mobilisaient contre ces industries et leurs extensions.

Autre hasard, la publication du courrier de la CNDP intervient au lendemain de la publication sur notre blog (que nous savons très suivi par les garant·es de la CNDP) de notre article de synthèse « Le projet d’agrandissement de Soitec »…

Cette rétention d’information prouve une fois de plus le caractère antidémocratique de cette institution qui, pour ne pas donner raison à l’opposition, passe sous silence ces nouvelles déterminantes. Ce délai de communication de la CNDP réaffirme également de manière ostensible le lien entre STopMicro et cette suspension de projet.

3. À Singapour, Catane ou Crolles : de ces usines nous ne voulons pas !

Si nous nous félicitons de la suspension de ce projet ici, nous déplorons d’ores et déjà la probable externalisation de la production à Singapour où Soitec a également une usine, dont elle a annoncé en décembre dernier le doublement de la capacité de production d’ici à 2028. Tout comme nous déplorons la production de STMicroelectronics dans ses nombreuses usines à l’autre bout du monde (Malaisie, Maroc, Philippines, etc.) et son projet d’extension d’ampleur à Catane, en Sicile.

Car nous savons que lorsque industriels et politicien·nes justifient les développements industriels à coups de « ici plutôt qu’ailleurs », c’est un mensonge. C’est en réalité « ici et ailleurs » que les industries du numérique se développent, et nous, leurs nuisances et leur accaparement des ressources, c’est ni ici, ni ailleurs que nous les voulons ! Et donc, « quand on ne veut de nuisances nulle part ; il faut bien commencer exemplairement par les contester là où l’on est ».

C’est particulièrement vrai dans le cas de Soitec, producteur de nuisances depuis 1992, et sur lequel nous publions aujourd’hui une enquête qui démontre :

– les origines militaires de l’entreprise
– l’implication actuelle de l’entreprise dans des projets d’armement
– le soutien sans faille des pouvoirs publics à l’entreprise, sur le refrain « des recherches publiques pour des profits privés »

4. Cette victoire accroît notre détermination

Passée l’heure des réjouissances, il nous faut penser l’après, et cette victoire ne signe aucunement la fin de la contestation que nous menons depuis maintenant un an et demi.

Si initialement notre mobilisation est née en opposition aux extensions de ST et Soitec, le travail réalisé depuis nous aura permis d’aiguiser notre critique et de pointer l’impasse dans laquelle nous mène cette production industrielle, absurdité redoublée par le contexte climatique. Car, des usages des semi-conducteurs que nous avons documentés jusqu’au panel de nuisances que génèrent actuellement ces industries, à leur consommation d’eau potable déjà délirante (près de 1,2 million de mètres cubes d’eau par an pour Soitec seule), en passant par la numérisation du monde à laquelle elles œuvrent, c’est bien l’existence même de ces usines et leur production que nous questionnons aujourd’hui.

La mobilisation collective nous prouve que ces développements industriels ne sont pas inéluctables et que nous ne sommes pas impuissant·es.

Ces conséquences directes de la lutte que nous menons renforcent notre détermination. Nous continuerons à nous mobiliser contre tous les projets d’extension de ces usines (ici ou ailleurs), contre toutes leurs nuisances actuelles, mais aussi contre le projet éco(sui)cidaire de société dans lequel elles s’inscrivent.

Nous appelons donc Soitec à transformer sa « suspension » en annulation pure et simple.

Nous appelons également STMicroelectronics à prendre exemple sur sa voisine."

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