Polémique : Peut-on se relever du 17 octobre ?
Vous avez participé à la manifestation du 17 octobre à Grenoble, ou vous avez vu les vidéos et les dégâts de cette journée dans le centre-ville ? Vous vous posez de nombreuses questions ? Nous aussi.
Le média ici Grenoble vous propose un échange polémique entre Camille*, une manifestante plutôt enthousiaste suite au 17 octobre, et Noa*, un militant très critique. Deux visions politiques radicalement différentes vont s'affronter, avec des arguments cinglants.
Selon vous, qui a raison ?
Mais avant de rentrer dans le vif du débat, le média ici Grenoble vous partage une info interne qui nous semble importante : depuis 11 ans qu'ici Grenoble existe, en comparant les statistiques de consultation du site et les chiffres de fréquentation des événements, nous avons acquis un petit pouvoir prédictif. Depuis plusieurs années nous pouvons deviner quelques jours à l'avance le succès d'une manifestation.
Dès le 14 octobre nous savions que le 17 octobre serait une journée hors du commun à Grenoble. Nous l'avions précisé dans notre edito le 16 octobre. Ce petit pouvoir divinatoire nous laisse deviner la puissance prédictive phénoménale d'Instagram, de Facebook ou de Google, qui disposent d'informations immensément plus détaillées que nous. Et donc des services de renseignements états-uniens et français branchés sur ces données. Comment comprendre, dans un tel contexte, le manque d'anticipation du ministère de l'intérieur ?
Maintenant, place à la polémique. Attention, ça va piquer.
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POLÉMIQUE SUR LE 17 OCTOBRE
ici Grenoble : Camille et Noa, vous avez participé à la manifestation du 17 octobre à Grenoble. Quelles conclusions tirez-vous de cette journée ?
Camille : Pour moi, le 17 octobre, c'est une grande victoire politique. C'est la convergence des luttes lycéennes avec toutes les autres luttes. C'est le début d'un mouvement historique. Nous étions plus de 500 000 en France. On est encore loin de la grève générale, mais on s'en approche. L'un des signes de cet élan révolutionnaire en marche, ce sont les casses et les pillages. Comme en 1789. Comme en 1848. Comme au début de la Commune de Paris. Comme en 1968. Une révolution qui approche, ce n'est pas calme. C'est brutal, c'est violent, ça part dans tous les sens. C'est incontrôlable.
Noa : Et voilà le grand délire romantique révolutionnaire ! Oui, le 17 octobre, ça faisait énormément de bien de voir tout ce monde dans les rues de Grenoble. Des lycéen-ne-s, des étudiant-e-s, des salarié-e-s, des retraité-e-s, des paysan-ne-s, tout le monde ensemble. C'était génial. Mais les pillages, les casses, l'incendie de l'immeuble avenue Alsace-Lorraine, c'est l'inverse du grand soir. C'est le grand gâchis. Plein de gens sont choqués, dépités, et vont maintenant hésiter à manifester. L'élan est brisé.
Camille : Mais non, tu dramatises ! Une fois l'émotion passée, la plupart des gens vont faire la part des choses. La colère contre 10 ans de Macron est bien plus puissante qu'on ne le pense. Au fil des jours, les casses du 17 octobre vont sembler secondaires. Ce n'est qu'une étape dans la longue lutte devant nous.
Noa : Franchement, je crois que tu ne réalises pas l'électrochoc du 17 octobre. Toutes ces vitrines brisées, ces magasins pillés, les voitures retournées. Ces centaines de vidéos de jeunes cagoulés déchaînés. C'est un immense cadeau pour la droite et l'extrême droite. Est-ce un cadeau tombé du ciel ? Moi ça ne m'étonne pas que des soupçons d'ingérence étrangère commencent à sortir dans la presse. Le 17 octobre, c'est probablement le signe que les grandes manipulations pour 2027 commencent.
Camille : Et voilà le grand délire complotiste ! De quelles manipulations tu parles !? C'est quoi ta paranoïa ?
Noa : La Russie et les États-Unis veulent l'extrême droite en France. Trump a officiellement annoncé son intention d'influencer les élections. Quel est leur meilleur outil de manipulation des masses ? Les réseaux sociaux évidemment. L'affaire Cambridge Analytica n'est que la pointe émergée de l'iceberg. On est très loin d'imaginer ce qui se prépare.
Camille : Alors pour toi, les casses et les pillages, c'est Trump ou Poutine ? N'importe quoi ! Dans un pays qui compte dix millions de pauvres, quand la colère explose, c'est logique que certains manifestants détruisent et pillent.
Noa : Non, pas autant, pas si soudainement, et comme par hasard le jour de la grande convergence des luttes. Attention, je ne dis pas que les réseaux sociaux ont créé les pillages. Mais ils ont la capacité de les amplifier, de les généraliser. Meta, TikTok et X connaissent si bien les profils de leurs utilisateurs qu'ils peuvent subtilement les influencer, en mettant en avant les bonnes infos au bon moment, en activant des contenus émotionnels incitatifs, en créant des désirs mimétiques viraux. Tous ces jeunes hommes cagoulés agissant au même moment, c'est étrange. Je parie que des enquêtes vont montrer tout ça dans les années à venir.
Camiile : Mais tu dis vraiment n'importe quoi ! Tout ça, ce sont de pures spéculations ! Les casses et les pillages, c'est évidemment le signe de la rage et de la pauvreté. C'est le signe que le mouvement social s'étend aux classes populaires et aux quartiers appauvris. C'est le résultat de la répression impitoyable des luttes lycéennes, comme tous les mouvements forts depuis dix ans. Plus de 8 000 gardes à vue de lycéen-nes en quelques semaines. Et ce que tu appelles l'électrochoc du 17 octobre, c'est surtout la surmédiatisation des casses et des pillages. Alors que ces dégâts sont juste les effets collatéraux d'une contestation puissante et profonde.
Noa : Non, on ne peut pas présenter tous les pillages et toutes les casses comme des effets collatéraux. Quand une banque est attaquée, quand des panneaux publicitaires sont détruits, je pense que la plupart des gens comprennent le message, et le soutiennent en partie. Mais des pillages massifs de magasins de mode, de baskets de marque, d'iphones, c'est dur d'y voir autre chose que de la rapacité opportuniste, de la brutalité virile égotique, du danger. C'est d'ailleurs un miracle qu'il n'y ait pas eu de mort-e-s !
Camille : Non, ce n'est pas un miracle. Les gens n'étaient pas là pour tuer. Quand l'incendie a démarré rue Alsace Lorraine, aussitôt plein de jeunes cagoulés sont allés prévenir les habitant-e-s aux étages.
Noa : Et moi je dis que c'est un miracle qu'un commerçant excédé n'ait pas sorti un fusil ou une hâche. Et que l'incendie rue Alsace Lorraine n'ait pas tué des gens. Changer la vie, ce n'est pas terroriser des commerçants, voler, taper, incendier un immeuble. Ce que nous voulons, c'est réorganiser la société, pas créer le chaos. Toute cette brutalité virile est désastreuse. Elle va justifier toutes les répressions.
Camille : Comme si le gouvernement avait besoin de ça !
Noa : Le gouvernement a besoin d'une certaine légitimité pour instaurer un régime d’exception, pour interdire les manifestations, arrêter préventivement les leaders du mouvement, imposer des couvre-feux. Le 17 octobre lui offre cette légitimité sur un plateau. Tout ça à cause de quelques centaines de jeunes casseurs, peut-être un millier à l'échelle de tout le pays. Je crains que le mouvement social ne survive pas au 17 octobre et s'étouffe peu à peu. La répression s'annonce de toute façon impitoyable.
Camille : Et moi je suis sûre que le mouvement va survivre au 17 octobre, parce que les gens sont plus clairvoyants que tu le penses. Et toi tu tombes dans le piège en divisant les "bons" et les "mauvais" manifestants.
Noa : Jamais je ne soutiendrai des pillages et des brutalités virilistes comme j'ai vu le 17 octobre. Et pourtant j'en ai fait, des réquisitions collectives dans des magasins.
Camille : Moi aussi !
Noa : Et j'en ferai encore. Mais pas comme ça, pas avec ce déchaînement de violence effrayant. Pour renverser le capitalisme, il nous faut le nombre et la radicalité, pas des minorités brutales et sans vision d'ensemble.
Camille : Pas de vision d'ensemble ? Mais qu'est-ce que tu en sais ? De toute façon il y aura forcément beaucoup de casse pour renverser le capitalisme, que tu le veuilles ou non. Jamais les capitalistes ne lâcheront leurs positions dominantes sans exercer les pires violences. Moi je ne pille pas et je ne casse pas, mais je comprends la rage qui s'est exprimée le 17 octobre. J'y vois une forme d'énergie révolutionnaire. Cette énergie révolutionnaire s'exprime de plein de manières différentes. À nous d'avancer avec tout ça, du mieux que nous le pouvons.
Noa : Et moi je maintiens que les casses et les pillages sont une impasse. Et je maudis les soi-disant libertaires qui profitent des grandes manifestations pour casser, en exposant des militant-e-s non formé-e-s à la répression policière. Quand on veut faire du sabotage ou de l'action directe, on doit se poser la question de la répression.
Camille: Et moi je maintiens que tout cela est secondaire. Les vrais casseurs, ce sont les riches. C'est ce gouvernement climaticide. Ce sont tous les dominants qui détruisent notre monde. Se focaliser sur les casseurs du 17 octobre, c'est alimenter le récit dominant, c'est détourner le regard des vrais enjeux. L'extrême droite aux portes du pouvoir. Le climaticide. L'appauvrissement de la population. Les inégalités folles.
Noa : Non, franchement, le 17 octobre c'était le pire qui puisse arriver. Cette journée marquait le point de départ d'un énorme mouvement social. Qui aurait pu imposer un front populaire de toute la gauche en 2027, la seule façon de contrer l'extrême droite. J'espère qu'on va se relever de tout ça, mais je crains que non.
Camiile : Et moi je pense que l'histoire n'est pas écrite. Tout est encore possible. L'année 2027 s'annonce incroyable. La France a un grand potentiel révolutionnaire qui va s'exprimer de plus en plus fort. Je rêve de 5 millions de manifestant-e-s dans les rues, une grève générale avec quelques revendications claires et fortes, un élan révolutionnaire pour commencer à tout changer.
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POUR ALLER PLUS LOIN
Voici une sélection d'articles pour étayer ou prolonger cette polémique, avec des visions contradictoires du 17 octobre :
- Une analyse du média Reporterre : Incendie de la mairie de Limoges : la gauche et les écologistes cloués au pilori médiatique
- Une interview du sociologue Michel Kokoreff : Le pouvoir n’est pas aussi indigné par les néonazis que par Les Soulèvements de la Terre
- Une interview d'Eugénie Mérieau et Samuel Hayat : Émeutes, pillages et état d’urgence
- Une analyse du média Lundi Matin : À propos du 17 octobre
- Une enquête de Mediapart : Marseille, le 17 octobre : autopsie d’un désastre
- Une vision de Frédéric Lordon : La Totale
- Une interview de Bernard Lahire : En ne voulant rien expliquer, Macron se met dans une impasse
- Un article de Courrier International : Débordements du 17 octobre : l’UE enquête sur de possibles ingérences étrangères
- Un article de Reporterre : Après le 17 octobre, des tribunaux impitoyables
* Prénoms anonymisés
Photos : Mediapart, AFP