Gremorra : Pourquoi tant de mafias à Grenoble ?
Une fois de plus, Grenoble a fait la Une des médias après une atrocité rappelant la série Gomorra : une grenade jetée dans un bar du Village Olympique le mercredi 12 février, blessant grièvement 15 personnes.
Pourquoi tant de réglements de comptes sanglants, tant de fusillades et d'assassinats parfois en plein jour, au milieu des passant-e-s ?
Dans l'agglomération grenobloise, le commerce de la drogue est en forte hausse. En nous basant sur des statistiques nationales, nous estimons ce chiffre d'affaires compris entre 25 et 35 millions d'euros par an. Ces montants sont proches de ceux d'une grande surface. Comme un grand magasin invisible, réparti sur toute l'agglomération.
Ces estimations financières sont-elles réalistes ?
Un récent procès nous apporte une réponse. Douze hommes comparaissaient en octobre 2023 au palais de justice de Grenoble pour une vaste affaire de trafic de cannabis et de cocaïne rue Très Cloîtres et place Edmond Arnaud. Selon l'enquête, le chiffre d'affaires de ce trafic dépassait les 7 millions d'euros par an. Pour un seul point de deal.
Sachant que l'agglomération compterait 20 à 30 points de deal et de vastes systèmes de livraisons à domicile, autant dire que l'argent de la drogue locale dépasse sans doute de loin nos estimations.
Ces profits vertigineux nous permettent de mieux comprendre les nombreuses fusillades et réglements de compte qui gangrènent Grenoble. Pour prendre le contrôle d'un point de deal, tous les coups sont permis. Le procès du trafic de l'Alma décrit les conflits impitoyables entre dealers, des actes de barbarie, des viols, des atrocités inimaginables. Qui touchent en priorité les populations les plus défavorisées, en particulier les jeunes les plus vulnérables.
Combien de personnes vivent du commerce de la drogue dans notre agglomération ?
Selon les sources, on estime que le trafic de stupéfiants représenterait localement un "salaire équivalent temps plein" pour 150 à 200 personnes (les têtes de réseau) et un "complément de revenus" pour 1 000 à 1 500 autres (guetteurs, livreurs, stockeurs, transporteurs, etc.). Comme une grande entreprise invisible. Au service de puissantes mafias transnationales.
Pour qui tout ce travail ?
30 000 à 50 000 habitant-e-s de l'agglomération consommeraient régulièrement du cannabis, 15 000 à 20 000 de la cocaïne ou des drogues de synthèse. La consommation de cocaïne aurait notamment doublé en quelques années.
Cette consommation de drogues est en partie festive, mais aussi largement para-médicale, pour soulager des douleurs chroniques, calmer des angoisses ou supporter des cadences de travail infernales. Plus la société va mal, plus la consommation de drogue progresse.
On le voit, le narcotrafic dans l'agglomération grenobloise produit un système économique et sociologique énorme, impliquant des dizaines de milliers de personnes. Les atrocités qui défraient la chronique chaque mois ne sont que la partie émergée de l'iceberg.
Comment sortir de cette spirale macabre ? Pourquoi les politiques répressives sont-elles si inefficaces ? Faut-il légaliser certaines drogues ? Comment bloquer les profits vertigineux de la Gremorra ? L'économie locale est-elle infiltrée par des réseaux mafieux ? Dans quelle mesure la mafia est-elle désormais l'avant-garde du capitalisme ?
Le média ici Grenoble vous propose une sélection de ressources exceptionnelles pour explorer ces questionnements et proposer des solutions :
1. Les analyses de Roberto Saviano
Roberto Saviano est l'auteur de plusieurs enquêtes majeures sur le narcotrafic dont Gomorra (sur les mafias en Italie) et Extra pure (sur le trafic mondial de cocaïne).
Voici deux récentes interviews passionnantes :
- Sur Mediapart : La France a toujours joué un rôle crucial dans le trafic de cocaÎne
- Sur France Inter : Narcotrafic : en France "le débat ne prend pas en compte le système financier"
Nous vous recommandons également un article du journal Le Monde : Vu d’Italie, je me dis que les Français n’ont pas idée de ce qui va leur arriver.
2. Les analyses de Philippe Pujol
Spécialiste du narcotrafic dans les quartiers défavorisés de Marseille, Philippe Pujol est l'auteur de plusieurs enquêtes majeures dont French Deconnection et La fabrique du monstre. Il propose non seulement des analyses sociologiques, économiques et politiques fines du commerce des stupéfiants, mais aussi de nombreuses solutions.
Voici une récente interview de Philippe Pujol (où il est notamment question de Grenoble) pour la chaîne Thinkerview, dans laquelle il explique en détails les évolutions de la guerre des drogues en France : Drogues : Les Camés et les Cramés de la Ripoublik ?
ATTENTION, LE MÉDIA ICI GRENOBLE NE CAUTIONNE PAS L'ENSEMBLE DE LA CHAÎNE THINKERVIEW, EN PARTICULIER DU FAIT DE LA COMPLAISANCE ET DE L'INCOMPÉTENCE DE SON ANIMATEUR LORSQU'IL REÇOIT DES PERSONNALITÉS D'EXTRÊME DROITE.
3. La série documentaire "Cannabis"
Pendant un an, Mathieu Kassovitz et Antoine Robin ont enquêté sur ces pays qui ont choisi la légalisation du cannabis : Maroc, Espagne, Pays-Bas, Canada, Thaïlande. En France, ils ont rencontré les dealers, les policiers, les usagers... Pour comprendre ce paradoxe : notre pays, où la loi est la plus répressive, est celui d'Europe qui compte le plus grand nombre de consommateurs, dont un tiers ont moins de vingt-cinq ans.
Pour visionner "Cannabis" en intégralité, c'est ici.
4. La série Gomorra
Basée sur les enquêtes de Roberto Saviano, cette série ultra-violente nous propose une plongée sociologique et économique au coeur de plusieurs mafias européennes. Elle est disponible en VOD sur de nombreuses plateformes.
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Source des chiffres : Dauphiné Libéré, 14/10/23, 23/08/22, 29/11/22 ; Le Monde, 27/01/25