Cinq critiques du film Merci Patron !
Plus de 400 000 personnes ont déjà vu le film Merci Patron ! sorti le 24 février dernier. Beaucoup ressortent des projections avec enthousiasme : "Ce film donne la pêche", "Il donne envie de faire des actions directes", "Il montre que les patrons ne gagnent pas toujours", "C'est la preuve du pouvoir des minorités agissantes", etc.
Fort de ce succès, Merci Patron ! est devenu l'un des emblèmes de Nuit Debout. Ce mouvement est d'ailleurs en partie initié par le réalisateur du film François Ruffin et son journal Fakir.
Pour autant, le film est-il exempt de toute critique ? Ici Grenoble ayant largement fait la publicité de Merci Patron !, il nous a semblé intéressant d'apporter quelques bémols en publiant ce courriel reçu récemment :
"J'ai vu le film Merci Patron !, ce film que vous mettez souvent en avant sur Ici Grenoble. Je suis ressorti du cinéma mal à l'aise et inquiet. Cinq éléments m'ont heurté.
1. Le ton du film. La façon dont François Ruffin s'adresse à la famille Klur et la met en scène m'a mis mal à l'aise. J'ai ressenti une certaine condescendance à plusieurs reprises. Par exemple lorsque François Ruffin, après que la famille Klur ait touché le chèque de LVMH, dit ironiquement à Jocelyne Klur qui lui montre le poele qu'elle vient d'acheter : "Ah, les pauvres, dès qu'ils ont de l'argent, ils le dépensent !". Jocelyne Klur, apparemment désarçonnée, se retrouve dans la situation de justifier son achat. Cela m'a fait mal au coeur. Pourquoi cette scène a-t-elle été gardée au montage ? Était-elle indispensable au film?
Autre exemple, lorsque François Ruffin demande à Serge Klur de s'adresser à Bernard Arnault, face caméra, pour demander un travail. Ému, il dit être prêt à s'occuper des chevaux ou du yacht d'Arnault. J'ai trouvé cette mise en scène humiliante pour Serge Klur. Là encore, était-elle indispensable au film ?
Je repense aussi aux débuts du film, lorsque François Ruffin interroge de manière ironique et insistante une religieuse ayant précédemment été employée par LVMH, si mes souvenirs sont bons. Elle ne semble pas saisir le second degré des questions provocatrices, elle semble très émue de revenir sur les lieux et constater le désastre, et pourtant Ruffin continue à la "titiller", comme si c'était un jeu. J'ai trouvé cela déplacé, irrespectueux, et sans doute sexiste.
J'ai aussi été marqué par le peu de place laissé au fils de la famille Klur. Il est filmé de près, silencieux, alors qu'il aurait sans doute beaucoup à dire. Cela m'est apparu en contraste avec la place omniprésente de François Ruffin.
De manière générale, je n'ai pas aimé le ton souvent cynique et ironique du film, dans un style "Petit journal de Canal plus". Cette manière de se moquer des gens et de ricaner, sous couvert de vouloir faire des blagues. Tout cela est bien sûr très subjectif, et on pourra me reprocher de faire des procès d'intention. Mais je pense que je ne suis pas le seul à avoir ressenti cela. Je me demande bien comment ont été vécues ces différentes scènes et l'ensemble du film par les ancien-ne-s salarié-e-s de LVMH.
2. Le manque d'argumentaires sur LVMH. Je trouve vraiment dommage que le film donne si peu d'éléments historiques et financiers sur LVMH et Bernard Arnault. Heureusement, on peut trouver des enquêtes de fond sur LVMH dans le journal Fakir. Mais au cinéma, pour des personnes qui ne connaissent rien de la famille Arnault, il manquait à mon avis une démonstration plus argumentée de leurs nuisances sociales et économiques. Par exemple, répondre par avance aux arguments classiques que l'on entend partout dans les médias : "LVMH a certes liquidé des sociétés à ses débuts, mais globalement cette entreprise a créé plus d'emplois qu'elle n'a licencié", "Si Bernard Arnault n'avait pas délocalisé, d'autres l'auraient fait de toute façon, c'est la loi de la mondialisation", "Les sociétés qu'il a liquidé n'étaient pas rentables, à terme, face à la concurrence étrangère", etc.
3. Un sauvetage individuel, pas de perspectives collectives. Le film montre une opération de "sauvetage" des Klur, par un "coup de poker" qui n'est pas généralisable. Or combien y-a-t-il de familles Klur dans des situations similaires ? Je pensais vraiment que le film se terminerait par une mobilisation collective de salarié-e-s et de mouvements contestataires lors de l'Assemblée générale des actionnaires de LVMH. Je m'attendais à une proposition d'action collective à laquelle les spectateurs seraient invités à participer, par exemple lors de l'AG 2016. Voir François Ruffin débarquer seul à la dernière Assemblée, avec ses moules et ses frites, face à une armée de CRS, j'ai trouvé cela dépitant.
4. Le manque de réflexion sur le sens du travail. Le film ne donne aucun élément critique sur le sens du travail. Comme si le seul problème était que LVMH licencie. Comme si nous ne devions pas remettre en question ce système industriel et capitaliste, le statut de salarié-e, la main-mise de ces patrons cupides et corrompus sur nos existences. Comme si devenir manutentionnaire à Carrefour était un métier formidable, souhaitable, la seule façon de s'en sortir. J'ai bien compris que Serge Klur souhaitait à tout prix trouver un travail, n'importe lequel, et dans sa situation je le comprends. Mais pourquoi ne pas injecter aussi dans le film quelques éléments critiques sur le travail ? Pourquoi ne pas montrer ne serait-ce qu'une ou deux autres pistes possibles pour subvenir à ses besoins ? Après la projection, j'ai eu une furieuse envie de revoir Attention danger travail de Pierre Carles, ou de relire des expériences d'entreprises autogérées.
5. La vengeance potentielle des barbouzes. Pour parvenir à leurs fins, François Ruffin et la famille Klur ont publiquement trompé le barbouze de LVMH. Ce dernier passe pour un idiot devant des centaines de milliers de Français-es, devant ses collègues et ses patrons. Pour avoir lu de nombreux livres et vu de nombreux documentaires sur les services secrets et les barbouzes français, je suis inquiet pour la famille Klur et pour François Ruffin. N'y a-t-il pas un risque que le barbouze de LVMH se sente atteint dans son honneur, dans son ego, et qu'il décide de se venger, à froid, une fois la fièvre médiatique retombée, dans un an, cinq ans ? Pour des personnes organisées et puissantes, il existe bien des manières de nuire à quelqu'un en toute discrétion et en toute impunité. La famille Klur, François Ruffin et leurs proches ont-ils discuté de cette prise de risque potentielle ?
Pour le dire autrement, et si cette victoire n'était que de courte durée ? À celles et ceux qui me trouvent parano, je recommande la lecture de livres comme Le contrat, Sarko m'a tuer, Noir Silence, Des sujets interdits ou encore Histoire secrète du patronat. Cette réalité des barbouzes me semble avoir été prise de manière légère dans le film, comme souvent dans les mouvements sociaux d'ailleurs, et cela m'inquiète.
Voilà quelques éléments que je voulais partager avec Ici Grenoble. Mais le plus important, c'est peut-être ce qui se passe autour de ce film, pas son contenu... Si Merci Patron ! crée de l'enthousiasme chez de nombreuses personnes, s'il donne envie de faire des actions directes, si cela contribue à alimenter le mouvement social contre la loi El Khomri, tant mieux, c'est déjà ça !
Bonne continuation, la lutte continue,
D.S. "