Les Cafés Collapsologie

Rencontres-débats autour de la collapsologie

Créés en 2018, les Cafés Collapsologie de Grenoble sont des rencontres publiques pour échanger sur les changements massifs auxquels nos sociétés vont être confrontées du fait du réchauffement climatique, de l'épuisement des ressources et de la dégradation de notre environnement.

Les Cafés Collaps' sont l’occasion pour des personnes déjà sensibilisées à la collapsologie de se réunir régulièrement, d'approfondir des sujets, de débattre dans un esprit "sceptique et constructif" : ne rien tenir pour acquis, croiser des sources et des opinions, garantir au maximum l’autonomie individuelle.

Les archives de ces rencontres sont en libre-accès, ainsi que de nombreuses ressources sur la collapsologie.

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Pour en savoir plus, voici une interview de Nicolas Géraud, initiateur des Cafés Collaps' de Grenoble

(interview réalisée par ici Grenoble en décembre 2018)

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ici Grenoble : Une question basique pour commencer cette interview : c'est quoi la collapsologie ?

Nicolas Géraud : C’est un effort pour dépasser le sentiment diffus que notre société est en fin de course. On est saturé-e-s d’une accumulation de nouvelles alarmantes, que ce soit quant au réchauffement climatique, à l’épuisement plus ou moins imminent de ressources essentielles à notre mode de vie, de la dégradation de notre écosystème, etc.

La collapsologie, c’est essayer – autant que faire se peut -  d’avoir une vue d’ensemble de ces alertes, d’envisager des croisements,  des scénarii "probables". Resterait à inventer une "collapsopathie", afin de nous aguerrir, en développant notre autonomie, notre résilience personnelle et collective.

Comment avez-vous découvert ce concept ?

Le concept de collapsologie est un néologisme de Pablo Servigne et Raphaël Stevens, lancé un peu comme une boutade.

Pablo Servigne est ingénieur agronome très sensible à l’écologie. Il a essayé d’imaginer une agriculture sans pétrole. Cet exercice vertigineux a précipité sa prise de conscience qu’une approche systémique de ces questions "à tiroir" est indispensable.

En accumulant des lectures, en prenant du recul, en échangeant avec d’autres chercheurs et chercheuses, il a débouché sur ce concept, qui n’est que le moins mauvais que nous ayons aujourd’hui.

Le moins mauvais des concepts ?

Oui, c'est un concept jeune, peut-être trop spectaculaire, plein d’empreints pas toujours heureux, etc. Mais il fédère un peu, et dérange les cons et les connes, ce qui est bon signe.

Pour ma part, je l’ai découvert via Thinkerview, un média indépendant que je regarde assidûment.

Quand et comment est née l'idée des Cafés Collaps' ?

Pratiquement pour la première fois de ma vie, je suis allé "manifester" à la Marche pour le climat – celle immédiatement après la démission de Nicolas Hulot, début septembre.

J’ai été content de rencontrer quelques personnes avec qui partager ce sentiment que "on en a gros", mais franchement, ce mouvement est resté très flou dans sa revendication. Je me suis demandé ce que je pouvais faire à mon échelle, en plus de quelques "petits pas" supplémentaires relevant de la décroissance. Je me suis souvenu des Cafés philos, auxquels il m’arrivait d’aller quand j’étais étudiant.

C’est très important de ne pas rester trop seul face à ces histoires de collaps probable, ce qui m’a très vite été confirmé par d’autres collapsologues de Grenoble.

Pourquoi ?

Si on reste trop seul-e, on s’intoxique psychologiquement en ressassant des nouvelles lourdes, on se brouille souvent avec ses proches qui nous voient devenir mauvaise compagnie. Qui plus est, personne n’est suffisamment compétent pour pouvoir avoir une lecture cohérente  de tout ce qu’il y a à comprendre pour commencer à être articulé et pertinent.

J’ai assez vite découvert qu’il y avait à Grenoble un tissu de gens motivés par ce sujet – parfois même déjà réunis en association, comme Adrastia. J’ai testé l’idée, partagé une note d’intention, mis en place deux ou trois ressources, et allez...

Quels sont les objectifs des Cafés Collaps' pour cette année ?

Je n’ai pas vraiment d’objectif pour cette année, sinon d’avoir testé et amélioré le fonctionnement des cafés autant que possible, eu le retour des gens intéressants, et le cas échéant trouvé une formule "stable" d’animation, portée par un objectif clair.

Ce qui semble bien marcher, pour le moment, c’est des formats de “conférence-débat”, qui proposent des panoramas bien documentés sur des sujets données. Les présent-e-s peuvent ensuite compléter collectivement, puis approfondir dans leurs coins, sur la base d’une documentation partagée en licence CC-BY-SC-NA. Comme des petite capsules d’infos, émaillées de quelques convictions.

On va aussi bientôt tester des formats d’ateliers, d’échange de bonnes pratiques, et on a quelques autres idées.

Mon objectif, plus égoïstement, était de me donner un prétexte qui me force à structurer un peu les lectures que je faisais en dilettante, et le faire au bénéfice de gens partageant, à quelque nuances près, le même soucis et les mêmes intuitions.

Quels sont les thèmes des prochains Cafés Collaps' ?

Il y aura une séance sur "climat et biais de perception des ordres de grandeur" le 17 janvier, et j’espère en février une séance d’évaluation de la résilience de l’agglomération, aux vues des dernières orientations urbanistiques (à confirmer).

Je suis très content que ces deux séances soient issues de volontaires rencontrés lors de la séance inaugurale, tout comme l’a été la très belle séance de novembre, sur la gestion des émotions.

De mon côté, sine die, je prépare une séance sur la perception (pour ne pas dire le rejet…) de la collapsologie par les partis politiques conventionnels, et une autre sur un "commun négatif", le coût social et financier du fonctionnement dégradé puis du démantèlement d’une centrale nucléaire – en anticipant le stress hydrique qui adviendra sur nos rivières, suite au réchauffement climatique.

Dans vos communications, vous invitez à participer aux Cafés Collaps dans un esprit "sceptique-constructif". Qu'entendez-vous par cette expression ?

Par principe, j’invite celles et ceux qui viennent à douter de tout, à commencer par nous-mêmes – mais franchement ils n’avaient pas besoin de moi pour ça, c’est un trait de caractère très bien partagé parmi nos participant-e-s !

Je crois même que nous sommes toutes et tous adogmatiques, et essayons a minima de croiser nos sources comme le ferait un journaliste, voire un scientifique, quand on peut et qu’on s’en donne les moyens. Et dès qu’on a un doute, on le partage, on réfléchit, et on se documente.

Dans l’air du temps, une des premières victimes d’effondrement - cette fois d’un point de vue culturel - c’est la "Raison" majuscule et l’idéal de "Vérité", également majuscule.

Comment cela ?

Du côté du "collaps", entre les nombreux biais cognitifs et affectifs, la réserve scientifique d’usage, les fake news, l’extrême complexité des sujets que nous essayons d’aborder… et incidemment la responsabilité qui va potentiellement avec (de nombreux collapsologues changent de mode de vie), nous nous devons être aussi prudent-e-s que possible.

D’autant que pour ma part, je crois qu’il reste une possibilité que le collaps sur lequel nous spéculons soit une fausse piste complète. Mais "fausse piste complète", c’est moins de 5% de probabilité.

Je suis en revanche quasi certain qu’on ne reviendra pas au monde que j’ai connu jeune, pas "naturellement" parce qu’il est révolu, mais parce que bien trop de menaces pèsent sur nous et sont en train de se combiner. Reste à s’entendre sur la forme locale du fameux "collaps" : une irrémédiable lente pente descendante ou bien un ou plusieurs événements cataclysmiques.

Et l'esprit "constructif", quel est-il ?
 
C’est une autre façon de dire que critiquer des sources sans essayer de proposer quelque chose en retour, c’est trop facile. Et revendiquer que in fine, nous refusons le nihilisme, tout autant que l’optimisme béat. Par ailleurs, nous sommes bienveillant-e-s les un-e-s envers les autres, et aspirons à développer notre résilience - en tout cas la plupart d’entre nous.

Il manque juste "non prosélyte", parce que nous ne pensons pas avoir raison contre les autres, et ne cherchons surtout pas à proposer notre "pilule rouge" à qui que ce soit.



La collapsologie a-t-elle modifié votre façon de voir la société, vos engagements politiques, et même vos choix de vie ?

Ça n’a rien changé de significatif dans mes convictions personnelles, ça m’a surtout mis un peu en cohérence.

Politiquement, je suis anarchiste individualiste, je n’attends rien de bon de l’État et d’une société qui nous infantilise. Je pense que de nouvelles solidarités autogestionnaires sont à essayer, face aux perspectives de collaps, et que les cafés sont – aussi – politiquement et spirituellement une occasion de s’exercer à s’écouter et s’organiser autrement. Et de progresser intellectuellement. Et de développer son autonomie et sa résilience. Et de rencontrer d’autres gens qui ne se posent pas du tout la question de notre préférence politique.

Cataclysme ou pas, ce faisant, on ne perd pas notre temps. C’est le pari de Pascal de notre siècle :)

Quels seraient le livre et le film que vous conseilleriez pour découvrir la collapsologie ?

Pour un premier livre, le fondamental rapport Meadows si vous êtes plutôt scientiste, ou Effondrement de Jared Diamond, si vous préférez des approches plus intuitives.

Poour le film, je n'en connais pas de vrai bon. La Route de John Hillcoat développe un imaginaire trop fantasmagorique. La série The Walking Dead, si vous avez la patience sémiologique pour dépasser la littérale "histoire de zombie", est bien plus intelligente, par exemple sur les évolutions psychologiques des personnages, leurs nécessaires apprentissages, et les problèmes micro-politiques qui se peuvent se présenter à eux... mais avec les limites d’une veine de récit nord-américain pré-fasciste, frôlant souvent la promotion du survivalisme.

Bref, et c’est là un constat bien partagé par les collaspologues francophones, de nouveaux récits sont à écrire.

Reste les documentaires : avec quelques réserves, ceux d’Al Gore (An inconvenient Truth en premier) me paraissent de meilleures entrées en matière que le pathos orienté de webseries comme Next de Clément Monfort.

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