Les Rencontres nationales de la "Désertion" (près de Roanne)

Dimanche 25 septembre 2022 à 08h00
Vendredi 23 septembre 2022 à 08h00 - Samedi 24 septembre 2022 à 08h00 - Dimanche 25 septembre 2022 à 08h00

Les Désert’heureuses, c’est un collectif de personnes qui se sont rencontrées dans les milieux militants, plutôt écologistes et zadistes, en se rendant compte qu’iels avaient un point commun : avoir décidé de déserter et de rejoindre les luttes après avoir suivi des études d’ingénieur.e.s ou plus largement des cursus universitaires, parfois bossé dans les industries ou la recherche.

Alors depuis un an on se retrouve, on essaye de s’organiser entre désert’heureuses et de soutenir celles et ceux qui cherchent à s’extraire également car iels se rendent compte de la place que leur confèrent leurs études et les métiers qui en découlent dans une société de classes, coloniale, capitaliste, raciste et patriarcale.

Ensemble nous cherchons à la fois à faire exister des désertions radicales, collectives et politiques, reliées aux luttes, et à nous situer dans la complexité du monde actuel en restant en lien avec celles et ceux qui restent dans le système, souvent par nécessité.

La désertion a, ces derniers mois, fait pas mal de bruit dans les médias avec les discours des jeunes diplômé.e.s d’abord d’Agro ParisTech et de quelques autres grandes écoles ensuite. On s’est relié avec les Agros qui bifurquent dont le discours rejoint le constat plus général que nous faisons dans notre manifeste, et on a donc filé des coups de mains cet été aux camarades agronomes pour suivre avec elleux les réactions qui ont fait suite à leur vidéo.

Ce qui nous traverse particulièrement en ce moment c’est qu’au delà de l’écho médiatique qu’a suscité le refus de parvenir d’une certaine frange de la population issue des écoles d’ingénieur, la période des deux dernières années à également vu le nombre de démissions dans tout un tas de secteurs et de franges sociales se multiplier.

Bien que nos désertions concernent pour l’instant les métiers d’ingénieur.e.s et de chercheur.euse.s, on a conscience que le mouvement des abandons de poste est beaucoup plus large et on a envie de réfléchir à des formes de solidarités plus transversales entre démissionnaires du système.

Du coup, on s’est dit que cette rentrée serait le bon moment pour organiser un premier rendez-vous public pour inviter toutes les personnes que ça interpelle à venir se rencontrer, pour que l’on puisse :

- Propager le mouvement de désertion des études supérieures au cours de l’année à venir
- Continuer de dialoguer avec celles et ceux qui n’ont pas déserté
- S’organiser concrêtement à partir de nos désertions et imaginer les manières d’habiter et de s’engager en dehors du travail salarié
- Faire connaître les luttes et les initiatives qui sont là pour maintenir le rapport de force contre le capitalisme, les industries et l’état policier,
- Essayer de sortir de nos entre-soi et d’aller à la rencontre d’autres milieux et d’autres perspectives

Alors que vous soyez en études ou en poste, en désertion ou bifurcation, en lutte ou en questionnements, venez

Toutes les infos pratiques sur les rencontres ainsi que les liens d’inscription se trouvent sur notre site.

Si vous voulez présenter un collectif en lutte, ou tenir un atelier sur une thématique précise, c’est possible, précisez-le dans le formulaire d’inscription !

On espère vous voir nombreux.ses, à très vite !

* * *

Ces rencontres nationales sont l'occasion de remettre en avant six entretiens avec des ''déserteurs'' et "déserteuses" de Grenoble. Des salarié-e-s, des fonctionnaires, des ingénieur-e-s qui ne voient plus de sens dans ce qu'ils ou elles font. Qui ne veulent plus cautionner des systèmes absurdes ou nuisibles. Qui claquent la porte. Ou préparent leur sortie en douceur...

Découvrez les parcours étonnants de :

-  Loïc, ancien responsable d'une usine frauduleuse de dépollution des eaux

Nicolas, informaticien en transition hors de STMicroelectronics

-  Diane, ex réalisatrice de clips publicitaires

-  Vanille, ex productrice dans une multinationale du CAC40

- Louise, ex chercheuse au CEA Grenoble

-  Sonia : il y a trois ans, elle était secrétaire. Aujourd'hui, elle a un autre projet de vie... Voici son interview :

ici Grenoble : Où travaillais-tu ?

Sonia : J'étais secrétaire de direction dans une grande entreprise à Lyon. Pendant 8 ans. Avant d'occuper ce poste, j'étais secrétaire au service logistique, dans la même entreprise, pendant 3 ans.

En quoi consistait ton travail ?

On était deux à s'occuper de huit cadres du service commercial. On gérait les courriers, les appels, les plannings. On supervisait les déplacements, les billets d'avion, les locations de voitures, les hôtels. On faisait des comptes rendus de réunions. Et mille et une petites choses, comme dans tout secrétariat : la relation avec les autres services, les fournitures, les relances de clients, etc.

C'est difficile, comme métier ?

Il faut être très organisée et concentrée. Les tâches ne sont pas compliquées, mais elles sont nombreuses. On passe son temps à prioriser, à gérer les urgences. C'est un peu comme du jonglage. C'est presque du non-stop, du matin au soir. C'est l'accumulation qui fatigue. Et aussi les collègues chiants.

Les relations avec certains cadres étaient difficiles ?

Pas que les cadres. En général, les collègues étaient plutôt sympas et respectueux. Mais il y a toujours des connards ou des vicieux. Des autoritaires, qui te parlent mal. Ou qui sont toujours "borderline". Ou qui ne sont jamais clairs dans leurs demandes. Ou qui te demandent toujours des choses impossibles. Ou au dernier moment. Et qui n'ont jamais tort, même quand ils ont tort, évidemment !

On visualise bien ce type de personnalités...

Trois ans après avoir tout plaqué, il m'arrive encore de cauchemarder des collègues les plus horribles. Mais bon, je crois que c'est partout pareil. Il y a des pervers dominateurs dans tous les milieux. Heureusement, on avait une DRH qui gérait bien ces situations. Elle nous soutenait quand ça devenait ingérable.

Pourquoi as-tu arrêté ce travail ?

D'abord, je pense que je m'ennuyais profondément, mais je n'osais pas me l'avouer. C'est maintenant, avec le recul et la psychothérapie, que je réalise tout ça. Au boulot, j'étais dans une sorte de cage dorée. Il y avait beaucoup de stress, mais aussi plein de "caresses" : j'avais un bon salaire, un comité d'entreprise généreux, des bureaux lumineux et confortables, des primes à la fin de l'année, un super restaurant d'entreprise, des viennoiseries tous les matins, du bon café à volonté. Il suffisait de se laisser porter, de suivre le courant.

Mais après-coup, quand je repense à toutes ces années, j'ai l'impression que j'étais un peu dans le coltar. Comme droguée. Une drogue douce, je ne sais pas comment dire. C'est un sentiment difficile à exprimer.

Comme une sorte de torpeur ?

Oui, peut-être. Mais bon, tout ça, ce n'est pas ce qui m'a fait partir.

Quel est l'élément déclencheur de ton départ ?

La naissance de ma fille. Ça faisait des années que j'espérais un bébé. Et ma fille est arrivée. C'était extraordinaire. J'ai réussi à négocier 6 mois de congés. Une parenthèse enchantée. Jamais je n'avais eu six mois sans travailler depuis la fin des études. C'est la première fois que je me posais. Enfin, c'est pas vraiment "se poser" : l'accueil d'un bébé, c'est intense, c'est fatigant, c'est beaucoup de boulot. Mais je me sentais libre, l'esprit léger.

Et puis ma fille, quand elle me regardait, quand elle me souriait, c'est comme si elle me disait : "prends soin de moi, prends soin de toi, vis intensément, va à l'essentiel, ne perds pas ton temps, prends soin du monde". Je sais pas comment dire, ça m'a fait une sorte de choc intérieur, mais un choc très doux. Comme une naissance à moi-même. Je suis encore très émue quand je dis ça, désolé...

Non, au contraire, c'est super émouvant de t'écouter.

Merci... C'est pas facile de mettre des mots sur tout ça. En tout cas, pendant mon congé maternité, je me suis aussi mise à lire plein de bouquins sur l'éducation, et donc aussi sur la société, l'alimentation, l'environnement. Ça m'a fait beaucoup réfléchir.

Tu as repris le boulot après les six mois ?

Oui. C'était horrible. Je m'en veux encore d'y être retournée. J'étais totalement à l'ouest, je n'arrivais pas à suivre le rythme, je ne voyais plus aucun sens dans ce que je faisais. J'avais envie d'être avec ma fille. J'étais submergée d'angoisses. Au bout de quelques jours, ma DRH m'a envoyé chez le médecin. Mon médecin a compris ce que je ressentais, il m'a mis en arrêt pour burn-out.

Comment ta direction a-t-elle réagi ?

La DRH m'a proposé des aménagements de poste. Une secrétaire de direction, c'est pas facile à remplacer du jour au lendemain. Ils avaient besoin de moi. Mais dans ma tête, ce n'était plus possible.

Cette période a correspondu aussi à une grave crise à la maison. Mon mari ne voyait pas du tout les choses comme moi. Il voulait que je reprenne le boulot, avec des médocs si besoin. Je ne vais pas rentrer dans le détail de ma vie privée, mais tout a explosé. Au bout de quelques semaines d'enfer, j'ai tout plaqué. Je suis parti me réfugier avec ma fille chez ma soeur, à Grenoble. C'était il y a trois ans.

Qu'as-tu fait en arrivant sur Grenoble ?

J'étais complètement sonnée et épuisée. Je me suis occupée de ma fille, avec l'aide de ma soeur. Et ma soeur s'est occupée de moi. Je suis passée par des phases de grandes angoisses, car il fallait tout reconstruire, gérer le divorce, les problèmes matériels, les papiers administratifs, les incertitudes...

Mais heureusement, je traversais aussi des phases d'exaltation : un sentiment de liberté, de grandes vacances, le délice de passer du temps avec ma fille. Tout se mélangeait dans ma tête. Pour calmer mes angoisses, rester debout pour ma fille, j'ai démarré une psychothérapie. J'ai mis du temps à trouver la psy qui me correspondait, mais ça m'a sauvé. Et puis, petit à petit, on a pris nos marques à Grenoble.

Et maintenant, que fais-tu ?

J'habite dans un petit appartement près de ma soeur. Je m'occupe de ma fille, sauf certains week-ends où c'est son père qui vient la chercher. Je suis tellement heureuse de vivre ces premières années avec ma fille. Un enfant qui grandit, c'est fascinant. C'est pas toujours simple, mais on fait au mieux, et je crois qu'elle est heureuse. Et sinon, dès que j'ai du temps, je lis. Énormément.

De quoi vis-tu ?

Je suis aux minima sociaux. Avec la pension alimentaire et mes économies, on vit très simplement, mais on vit bien. On n'a pas de voiture, pas un grand appartement, mais on mange bio. On prend le temps de vivre. On fait plein d'activités. On fait des rencontres. On se promène beaucoup. L'un de mes grands plaisirs, quand je suis seule, c'est de partir à pied du centre-ville, et de monter tranquillement tout en haut d'un sommet de Chartreuse, du Vercors ou de Belledonne. Ou je prends le train, et je démarre la randonnée à partir d'une gare.

C'est beaucoup de dénivelé !

En marchant doucement et longtemps, ce n'est pas un problème. Marcher lentement, c'est devenu un besoin essentiel dans ma vie. Ça m'apaise profondément, ça me recharge. Et puis c'est là que je réfléchis le mieux. Quand je marche des heures, ça me plonge dans un état de sérénité que je ne connaissais pas avant. Je me sens plus lucide. Ça me soigne.

Comment envisage-tu la suite ?

Je veux prendre le temps de trouver un boulot à mi-temps. Dans le social ou la santé, auprès d'enfants. Je veux un boulot qui a du sens. Mais pour l'instant, je veux bien m'occuper de ma fille. Et je m'informe, je réfléchis, je lis.

Tu lis quoi ?

Houlà, plein de bouquins ! Damasio, Annie Ernaux, plein de livres sur l'éducation, l'enfance, le féminisme, l'économie. Ma soeur me conseille. Elle est depuis plus longtemps que moi dans l'écologie, tout ça.

Es-tu engagée dans un mouvement politique ?

Je fais du bénévolat aux Restos du coeur. Je vais parfois à des conférences ou des manifs. Je suis aussi allée à quelques réunions associatives. Mais pour l'instant, je ne me suis pas sentie à l'aise, et pas assez disponible dans ma tête. Et puis, il y a trop de personnes qui me font penser aux petits chefs que j'avais, ou à des collègues chiants. Je ne veux plus jamais de chefs dans ma vie !

As-tu fréquenté des lieux libertaires, le 38 ou la B.A.F. par exemple ?

Oui, je suis allée à la bibliothèque féministe avec ma soeur. Un lieu vraiment motivant. J'y retournerai.

Un dernier mot ?

Je souhaite à toutes les personnes qui souffrent dans leur vie ou dans leur boulot de vivre une "renaissance". C'est pas forcément facile. Mais la liberté et le temps, ça n'a pas de prix.

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Cette interview vous a intéressé ? Si oui, nous vous proposons de découvrir les parcours de :

- Loïc, ancien responsable d'une usine frauduleuse de dépollution des eaux

- Nicolas, informaticien en transition hors de STMicroelectronics

- Diane, ex réalisatrice de clips publicitaires

- Vanille, ex productrice dans une multinationale du CAC40

- Louise, ex chercheuse au CEA Grenoble

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Si vous aussi vous souhaitez raconter votre parcours de "déserteur" ou de "déserteuse", de manière anonyme ou non, n'hésitez pas à contacter ici Grenoble !