1 an de prison ferme : L'appel de Stéphane Trouille

31/12/2018

Plus de 4500 arrestations, plus de 1000 blessé-e-s, des dizaines de mutilations, deux coma et un décès : en décembre, les luttes des Gilets jaunes, des étudiant-e-s et des lycéen-nes ont battu un record de gardes-à-vue, de personnes déferrées en justice, de milliers de grenades et balles "de défense" tirées sur les manifestant-e-s.

Si vous avez participé à Nuit Debout Grenoble en 2016, ou si vous visionnez régulièrement des documentaires engagés, vous connaissez sans doute l'une des personnes arrêtées par la police : le vidéaste militant Stéphane Trouille.

Le 8 décembre, il a été arrêté alors qu'il filmait le mouvement des Gilets jaunes à Valence. Jugé le 26 décembre, il a été condamné à 18 mois de prison dont 6 avec sursis, plus une interdiction de manifester pendant 3 ans.

Que s'est-il passé ? Comment le soutenir ?

Voici le communiqué de Stéphane Trouille :

(publié le 28 décembre)

"Le verdict de notre procès du mercredi 26 décembre où j’ai été condamné à 18 mois de prison dont 6 avec sursis plus une interdiction de manifester pendant 3 ans a été un nouveau choc, après le choc carcéral que j’ai vécu pendant les 12 jours de détention provisoire.

De même pour les trois autres Gilets jaunes, Tom, Dylan et Maria qui ont également été condamnés à de la prison ferme et à une interdiction de manifester.

Je reprends du poil de la bête, de nouveau porté par l’élan massif de soutien qui me parvient, lors du rassemblement pendant le procès, par le courrier, par les mails, par les réseaux, par les coups de téléphone, les SMS, ça n’arrête pas !

J’aimerais resituer le contexte qui nous a amené.es à être condamné.es si lourdement.

Le samedi 8 décembre je me rends vers 9h sur le Plateau des Couleures, zone commerciale de Valence (Drôme), pour manifester avec d’autres Gilets jaunes et exprimer mon mécontentement, ma soif de liberté, de solidarité, de justice, de démocratie.

Alors que je quitte la zone commerciale avec une centaine de personnes, vers 13h15, je suis confronté à une scène d’agression dont sont victimes des Gilets jaunes.

Je décide, comme d’autres, d’intervenir pour leur porter assistance, les protéger et porte trois coups de pied à un des agresseurs pour le repousser.

Après ces trois coups, je me rends compte, à la vue d’un pistolet qu’un autre homme sort, qu’il s’agit de policiers en civil et je décide de quitter les lieux.

Durant toute cette scène, qui dure environ 22 secondes, je n’ai à aucun moment entendu les policiers s’identifier et je n’ai à aucun moment vu leur brassard, pour le moins discret et difficilement décelable.

Alors OUI, j’ai bien exercé une violence sur un individu, pour protéger des Gilets jaunes, pour faire fuir des personnes que j’avais identifiées comme des agresseurs. NON, je n’ai pas, nous n’avons pas "cassé du flic", "bouffé du flic", "foutu en l’air du flic", comme les mass-médias le martèlent depuis le rendu du jugement, reprenant largement les termes dramatiques du procureur.

Un procureur qui fera allusion, dans ses prises de paroles, à la violence des Gilets jaunes en général, ne parlant pas des quatre personnes qui ont perdu une main suite à des tirs de grenades explosives GLI-F4 dans des manifestations, des douze personnes qui ont perdu un œil suite à des tirs de flashball, de la mamie morte à Marseille des suites d’un tir de grenade lacrymogène à sa fenêtre. De même, il ne mentionnera pas les Gilets jaunes morts sur les rond-points.

Un procureur dont les réquisitions ont été reprises quasiment à l’identique par le juge. Un procureur qui, comme tou.te.s les autres, a reçu de la ministre de la justice, des consignes de grande fermeté dans une circulaire datée du 22 novembre « relative au traitement judiciaire des infractions commises en lien avec le mouvement de contestation "dit des Gilets jaunes" ».

Dans cette circulaire, il est par exemple proposé aux procureur.e.s d’alourdir les peines prononcées en y ajoutant l’« interdiction de participer à des manifestations sur la voie publique […] pour une durée ne pouvant excéder 3 ans ». Voilà qui en dit long sur la liberté d’expression et de manifestation et sur le souhait de museler les colères et les revendications des gouverné.e.s, sommé.e.s de rester à leur place. On coupe tout ce qui dépasse.

Je voudrais ici remercier les médias libres et indépendants qui permettent d’avoir un autre prisme que celui des médias « mainstream », dont le traitement est pour le moins orienté et sensationnaliste. Un traitement qui est la plupart du temps basé sur une dépêche AFP à charge, mentionnant des prévenus qui voulaient « bouffer du flic », « des actes dégueulasses » et qui cite en grande majorité les paroles du procureur et du commissaire divisionnaire.

Sur France Inter, dans le journal de 18 heures du jour du procès, mercredi 26 décembre, la journaliste présente sur place annonce, après avoir repris le réquisitoire du procureur, que je me suis excusé, ce qui est faux. Une manière de laisser penser que je reconnais que j’ai exercé des violences sur des forces de l’ordre, ce qui n’est pas le cas.

Autre exemple local de détournement de l’information, le jour du procès, le Dauphiné Libéré, journal de la région, parle d’une ITT [incapacité totale de travail] « d’au moins 8 jours » pour le directeur départemental de la police, alors qu’il n’a eu en réalité que 3 jours d’ITT (pour info son collègue a eu une ITT de 2 jours). »

Avec mon avocat, nous allons faire appel. La décision du tribunal nous paraît complètement démesurée par rapport aux faits réels, ne prenant aucunement en compte la plaidoirie de la défense malgré quatre heures d’audience.

Il est difficile de ne pas la considérer comme une sanction pour l’exemple, pour étouffer l’ardeur et les contestations actuelles contre l’État et les politiques menées par le gouvernement.

La sentence est donc suspendue jusqu’au nouveau procès.

Je tiens ici à avoir une pensée pour toutes les personnes qui sont derrière des barreaux, de par leur engagement, leur quête de liberté, leur énergie, leur engouement à ne pas laisser l’injustice prévaloir. Comme les Gilets jaunes, de nombreuses personnes en lutte sur d’autres fronts sont visées, que ce soit en France ou sur les routes migratoires vers l’Europe, en Libye, en Italie...

Une pensée spéciale pour les « sept de Briançon », injustement condamnés pour certains à de la prison ferme pour aide à l’entrée sur le territoire d’une personne en situation irrégulière.

Les ami.e.s, ne soyons pas tristes, résigné.e.s, abattu.e.s, nos villes, nos campagnes, nos ronds-points, nos places sont vivant.e.s comme jamais. Les pensées se politisent, les réflexions et les idées fleurissent, les actions s’enchaînent, les rencontres se multiplient, ça n’a pas de prix. La stratégie des gouvernant.e.s, en plus de nous faire peur, consiste à nous diviser, faisant porter la cause des souffrances sur le/la voisin.e, l’étranger.e, le/la marginal.e. Faisons grandir partout l’émancipation, la prise de conscience, la solidarité, la fête, la rencontre, le débat, l’amour.

Les manières de s’engager sont multiples, tout le monde peut apporter sa pierre, ses bras, ses débats, son esprit critique, ses poésies, sa créativité, ses rêves... La pluralité des modes d’action et de pensée est notre richesse, il y a de la place pour chacun.e à sa manière et à son échelle…

Adelante ! Ya basta ! Fêtons comme il faut cette fin d’année, 2019 n’en sera que plus vivante ! Ensemble on est nombreux.ses ! »

Stéphane Trouille"

Contact : soutien.stephane.trouille (at) protonmail.com

Info de dernière minute : Un festival de soutien s'organise les 11, 12 et 13 janvier à Saillans.

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Pour en savoir plus, ici Grenoble a interrogé une Grenobloise qui apprécie particulièrement le travail de Stéphane Trouille.

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ici Grenoble : Comment as-tu rencontré Stéphane Trouille ?

Lucie : J'ai rencontré Stéphane pendant le mouvement Nuit Debout à Grenoble. J'avais découvert son travail dans la vidéo du rassemblement du 31 mars 2016, où les manifestant-e-s avaient été violemment évacué par les CRS. C'est la vidéo de cette répression policière qui m'a motivé à rejoindre le mouvement.

Stéphane Trouille était très investi dans Nuit Debout Grenoble ?

Oui, il était actif dès le début dans la média team, dans les assemblées populaires et sur le campement devant la MC2. Il était là jour et nuit. Puis, quand le mouvement a commencé à prendre près de chez lui, dans la Drôme, il s'y est investi à fond, tout en gardant le lien avec Grenoble.

Quelle est sa démarche en tant que vidéaste ?

Stéphane est convaincu que les automédias sont une bonne alternative aux médias de masse. Il s'est investi partout où sa caméra pouvait être utile. Avant Nuit Debout, il était sur la "jungle" de Calais. On peut voir ses films sur les luttes des migrant-e-s ici. Pendant Nuit Debout, il n'a pas dû beaucoup dormir, car il a réalisé plein de vidéos disponibles ici.

Stéphane a aussi contribué au documentaire Irrintzina, le cri de la génération climat. Il était notamment bien présent sur le blocage du sommet du pétrole offshore, où sa caméra en a d'ailleurs pris un bon coup.

Cette année, il a filmé les luttes à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou encore sur le carnaval de la plaine à Marseille. Plus récemment, il était en Guyane pour dénoncer le projet montagne d'or. Il mène également des ateliers vidéo avec des jeunes, il soutient des festivals et la mobilisation pour l'accueil des migrant-e-s

Il est très actif !

Oui, Stéphane est un passionné. S'il n'avait pas été arrêté, il aurait publié une nouvelle vidéo de la manif du 8 décembre à Valence. Pour mieux le connaître, je vous conseille son portrait radiophonique.

Pourquoi a-t-il été arrêté ?

Les circonstances sont encore assez floues. Il suivait la manif des Gilets jaunes au plateau des couleures de Valence. Il est accusé d'avoir frappé un policier. Mais des témoins disent qu'il s'est plutôt fait agresser pendant la manif par un groupe de policiers en civils, qui l'ont menacé avec une arme à feu. Il s'est défendu comme il a pu et a rejoint la manif plus tard. Il était choqué, mais il a continué la marche.

Quelques heures plus tard, un groupe de policiers lui est tombé dessus. Stéphane a été plaqué au sol, tabassé et embarqué. Il se retrouve en préventive jusqu'au 26 décembre. Il risque jusqu'à 3 ans de prison ! Une semaine après son incarcération, Stéphane n'avait toujours pas pu communiquer directement avec ses proches, ni par téléphone, ni par courrier.

Comment le soutenir ?

L'urgence, c'est de collecter des témoignages, des photos, des vidéos de la journée de samedi et des violences policières contre Stéphane. Si vous avez des infos, envoyez-les au mail suivant : temoignages.8.12 (at) protonmail.com

Ses proches de Saillans mettent aussi en place une caisse de soutien pour les frais à venir : avocat, prison, amende, allers-retours à Valence, aides pour s'occuper de Gaitana sa fille.

Pour être tenu au courant de la suite, je vous recommande la page Facebook Soutien à Stéphane Trouille.

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Post scriptum d'ici Grenoble :

L'arrestation de Stéphane Trouille s'inscrit dans un contexte répressif historique. Plus de 4500 arrestations, plus de 1000 blessé-e-s, des dizaines de mutilation, deux coma et un décès : le mouvement des Gilets jaunes et des lycéen-nes battent tous les records en nombre de gardes à vue, de personnes déferrées en justice, de milliers de grenades et balles de défense tirées sur les manifestant-e-s.

Pour comprendre et analyser ce qui s'est passé ces dernières semaines, nous vous recommandons :

- Une synthèse du média Basta : L’engrenage d’une répression toujours plus brutale

- Un article de Reporterre : La stratégie juridique de l’État pour empêcher de manifester

- Une analyse du journaliste David Dufresne, auteur du récent livre "Maintien de l'ordre" : Le maintien de l'ordre à la française a explosé en vol

Pour comparer le niveau de répression actuel avec la situation au printemps 2018 (Bure, Notre-Dame-des-Landes, mouvements sociaux), nous vous recommandons également le bilan du média Basta : Le mouvement social de plus en plus réprimé.

Enfin, pour une réflexion sur les causes de cette situation, nous vous recommandons une analyse publiée en 2016 : Un splendide isolement, les politiques françaises du maintien de l’ordre.